La question de la guérison en psychanalyse

La psychanalyse guérit-elle ? Cette question est au cœur de nombreuses interpellations lors d’un premier entretien dans mon cabinet de psychanalyste à Paris. Dans un contexte urbain où le stress, l’angoisse, la dépression ou les troubles relationnels sont fréquents, la psychanalyse — méthode thérapeutique fondée par Sigmund Freud — offre une réponse thérapeutique profonde et durable.

Elle vise à explorer le monde intérieur du sujet et la force de son inconscient. Contrairement à une psychologie qui proposerait des solutions rapides ou un produit thérapeutique standardisé, la cure analytique parvient à opérer un changement profond et durable. Loin d’un simple soulagement des symptômes, elle agit sur les causes inconscientes de la souffrance psychique.

Elle ne se contente pas d’agir sur les effets visibles : elle permet une mise à jour du fantasme inconscient, du rapport au corps, à l’amour, au pouvoir, au sens de la vie. En permettant au sujet de se dégager de répétitions douloureuses et d’accéder à son désir, la psychanalyse transforme la vie.

C’est en ce sens qu’elle guérit : en restaurant la liberté intérieure, le plaisir et une relation plus vivante à soi et aux autres.

La psychanalyse guérit-elle ?

La question peut, de prime abord, surprendre.
Car n’est-ce pas précisément pour guérir que l’on vient consulter un psychanalyste ?

Pour certains, pourtant, la question ne se pose même pas. Le contexte contemporain, marqué par une forte tendance à dénigrer la psychanalyse, produit souvent une image négative, critique, voire terriblement réductrice de cette méthode analytique. Dans une formulation rapide et sans nuance, ils concluraient volontiers à son inefficacité.

Du côté des psychanalystes, en revanche, la question prend valeur de provocation. Il est en effet classique de rappeler, entre spécialistes, que la cure psychanalytique ne vise pas la guérison au sens médical du terme, et que celle-ci ne saurait être qu’un effet secondaire, venant « de surcroît ». Freud, puis Jacques Lacan, n’ont cessé de souligner que la psychanalyse ne promet pas une guérison objectivable, mais engage le sujet dans un travail menant à une rectification subjective.

Dès lors, pourquoi poser la question en ces termes ?

Il ne s’agira pas ici d’entrer dans la polémique ni de se réfugier dans un jargon théorique. L’enjeu est plutôt de tenter d’éclairer, de façon accessible, ce qui permet de dire que, oui, la psychanalyse guérit.

Car c’est bien cela qui importe à nos patients.

La question mérite donc d’être formulée clairement, et surtout replacée dans une vision vivante et chaleureuse de la pratique analytique, là où l’expérience singulière du sujet retrouve toute sa portée.

La psychanalyse ne traite pas un symptôme isolé

La psychanalyse ne traite pas un symptôme isolé comme un objet détaché du sujet.

Un médecin identifie un symptôme, le compare à des tableaux cliniques connus et applique un protocole selon une logique classificatoire.

Cette démarche est indispensable et a prouvé son efficacité depuis que la médecine est devenue scientifique.

Le psychanalyste, lui, procède autrement et il commence avant tout par écouter son patient.

Il sait que le symptôme n’est jamais un simple dysfonctionnement.
Il est intimement lié à la personne qui le porte.
Il fait partie de son histoire, de son rapport au monde, parfois même de son identité.

Dans la relation analyste patient, le symptôme est compris comme une formation de l’inconscient du patient, un compromis entre désir, peur et interdit. Il est traduit dans la langue singulière du sujet, parfois silencieux, parfois très expressif, mais toujours porteur d’une émotion originelle ou d’une émotion traumatique.

Le symptôme nous est donc consubstantiel.

Nous n’avons pas seulement des symptômes.
D’une certaine manière, nous sommes aussi nos symptômes.

Il fait partie de notre histoire, de notre image de soi, de ce que l’on pense être le vrai de soi.

C’est pourquoi le psychanalyste ne cherche pas à les faire disparaître de force.
Il écoute.
Il respecte.
Il s’adresse à un sujet, pas à un mécanisme froidement objectivable.

Parce qu’à la fin d’une analyse, le symptôme ne s’évanouit pas toujours totalement.
Mais le rapport du sujet à son symptôme change radicalement.

Le fantasme inconscient au coeur de la cure

Ce que la psychanalyse met au travail, c’est le fantasme, non pas au sens imaginaire, mais comme structure inconsciente (il est comme une sorte de programme inconscient) organisant les répétitions, les choix, les relations d’amour et de pouvoir.

Dans le cours de la cure, ce fantasme se révèle, se formule, se déplace. L’interprétation analytique, produit un effet curatif : elle permet au sujet de ressentir autrement, d’agir autrement, de se dégager d’une contrainte interne.

A la fin d’une analyse, le symptôme ne s’évanouit pas toujours totalement.
Mais le rapport du sujet à son symptôme change radicalement.

Ce qui se transforme, ce n’est pas seulement ce qui fait souffrir, mais la manière d’être pris dans cette souffrance.

À l’issue d’une cure, le patient n’est plus captif de sa névrose et quelque chose s’ouvre.
Une marge de liberté apparaît.

Un exemple clinique

Je souhaite ici rendre compte, sous forme d’un essai clinique, d’un cas, avec l’accord du patient et dans le respect strict de l’anonymat.

Cet homme, quadragénaire, ingénieur mécanicien, avait une carrière stable mais une vie affective pauvre.
Il est venu au début me consulter car qu’il n’arrivait pas à aimer, ni à construire une relation durable.

Très vite, il évoqua une passion envahissante : le modélisme ferroviaire.
Il consacrait un temps considérable à construire un réseau miniature d’un réalisme saisissant.
Chaque locomotive, chaque wagon, chaque personnage, était modifié, patiné, vieilli avec un soin extrême.

Il pouvait passer des dizaines d’heures sur un détail invisible pour la plupart des gens.

Il parlait lui-même d’un rapport « maniaque » à cette activité — terme très évocateur. 

D’un point de vue psychanalytique, nous étions clairement dans une organisation obsessionnelle.

Lorsque par curiosité je suis allé sur internet découvrir ses réalisations, je fus frappé par leur qualité exceptionnelle.
Je voyais un travail remarquable, presque un art.

Dans l’esprit de mon patient il devait s’agir de l’image du beau.

Et pourtant…

Quand la passion est une prison

De l’extérieur, la vie de ce patient semblait enviable.
Une passion, un talent, une rigueur, un enthousiasme manifeste.

Mais en réalité, cet homme n’accédait pas au plaisir.
Sa passion ne le libérait pas : elle l’asservissait.

Il ne choisissait pas de s’y consacrer : il y était contraint.

Il découvrit peu à peu que ce qui l’apaisait n’était pas le modélisme lui-même, mais le fait d’avoir accompli une tâche nécessaire, comme une sorte de devoir.
À défaut, l’angoisse surgissait.

Or le but d’une psychanalyse n’est pas la conformité, ni l’adaptation, mais l’accès au désir avec comme finalité le plaisir (pour aller plus loin, voir mon article sur la possibilité du bonheur).

En termes psychanalytiques, sa passion bouchait son désir.

Et le désir, contrairement aux obligations inconscientes, émancipe.
Il rend le sujet tout simplement vivant.

Ce qui change à la fin d’une cure

À l’issue de son analyse, cet homme a pu aimer.
Il a rencontré une femme, fondé une famille, eu un enfant.

Découvert une autre manière d’être au monde.

Son goût pour les modèles réduits n’a pas disparu.
Mais il n’est plus central, ni tyrannique.
Il ne se manifeste plus au détriment de la vie.

Aujourd’hui, mon patient ne se livre plus que de temps en temps à son activité de modélisme et il prend beaucoup de plaisir à la partager avec son jeune fils, comme un jeu, et non plus comme une obligation.

Enfin, il a découvert d’autres sources de plaisir : les relations amicales, les promenades, les rencontres, la présence aux autres…

Autrement dit, il a pu se réconcilier avec la part la plus vivante de lui-même.

Il a découvert le goût de la vie.

Alors, la psychanalyse guérit-elle ?

D’un point de vue théorique, certains discuteront sans fin.
Mais du point de vue de ceux qui viennent nous voir, la réponse est claire.

Mon patient se dit guéri.
Il m’a même confié que la psychanalyse lui avait, selon ses mots, « sauvé la vie ».

Et peut-être n’a-t-il pas tort.
Car n’est-ce pas cela, guérir ?

Accéder à une véritable connaissance de soi et sortir d’une existence figée, répétitive, coupée des autres et du monde de l’affectivité, pour accéder à une vie habitée par le désir et le plaisir.

La psychanalyse change une vie

Des cures de ce type, je pourrais en évoquer bien d’autres : Des cures d’hystériques, de phobiques, d’obsessionnels…

Quelle que soit la structure psychique, la psychanalyse transforme profondément le rapport à soi et aux autres.

Le psychanalyste n’est pas un intellectuel retranché dans ses concepts.

Il n’est pas non plus un artiste (même s’il y un art de psychanalyser).
Il est avant tout un artisan, un praticien engagé dans une pratique chaleureuse, un thérapeute.

Dans un monde productiviste où l’on cherche des solutions rapides, la psychanalyse propose une vision vivante, exigeante, profondément humaine. Elle ne promet pas l’adaptation, mais la liberté.

Alors — assumons-le clairement —
oui, la psychanalyse guérit (je vous propos d’aller voir ce que Juan David Nasio dit à ce propos).

Si vous voulez savoir plus à propos de la cure psychanalytique, cette page pourrait vous intéresser :

Comment fonctionne une psychanalyse ?