Mon article en quelques mots

L’éco-anxiété est aujourd’hui souvent présentée comme une nouvelle forme d’anxiété liée au dérèglement climatique. Mais est-elle réellement un phénomène spécifique ou constitue-t-elle plutôt une manifestation parmi d’autres de l’anxiété qui traverse notre époque ? À partir de mon expérience de psychanalyste, je m’interroge ici sur la souffrance psychique des jeunes, sur leur difficulté à trouver leur place dans un monde marqué par l’incertitude, la performance et la surstimulation, mais aussi sur les transformations profondes des liens sociaux et des idéaux qui structurent notre vie psychique. L’éco-anxiété pourrait ainsi être moins un problème isolé qu’un révélateur d’une anxiété plus générale.

L’éco-anxiété est-elle vraiment un sujet ?

A priori, j’aurais dit que les Français, et les jeunes en particulier, ne se préoccupaient pas tellement d’environnement et de dérèglement climatique.

Pour soutenir cette idée, je pense à une très sympathique jeune Suédoise que j’ai accueillie quelque temps afin qu’elle puisse terminer ses études à Paris.

Un matin, elle m’annonce qu’elle rentre en Suède pour la journée. Elle avait une visite médicale à faire.

Elle n’avait pas encore sa carte Vitale française et devait attendre encore un mois avant de l’obtenir.

Je précise que son examen médical n’était pas urgent et que, pour faire l’aller-retour Paris-Stockholm dans la journée, elle prenait l’avion.

Alors que je lui exprimais ma surprise devant le bilan carbone de ce voyage, elle me répondit avec aplomb, sans sembler entrevoir le moindre problème :

« Je ne vais quand même pas prendre le bus. »

Mon a priori sur la grande sensibilité des habitants du Nord de l’Europe aux questions écologiques en prit un coup !

Je me suis ainsi dit pendant quelque temps que l’éco-anxiété n’était peut-être pas vraiment un sujet de préoccupation et qu’elle constituait surtout un sujet à la mode pour les journalistes.

J’avais d’ailleurs plutôt tendance à constater que rares étaient les patients que je recevais qui évoquaient spontanément cette question.

Pourtant, récemment, un jeune homme que j’appellerai Antoine m’a parlé d’un article qu’il venait de lire sur Internet. Cet article indiquait que plus de 15 millions de Français auraient été concernés par l’éco-anxiété pendant l’été 2026, marqué par plusieurs épisodes de canicule, et qu’il s’agirait d’un record.

Antoine me dit qu’il est lui-même très inquiet et qu’il pense que cette inquiétude a aggravé ses troubles du sommeil.

J’ai retrouvé cet article, publié par l’association « Vert ». Si vous souhaitez le consulter, voici le lien.

Les Français seraient donc sensiblement concernés par l’éco-anxiété.

Alors, que puis-je en penser ?

L’éco-anxiété, révélatrice d’une anxiété plus générale ?

Les personnes que reçoit un psychanalyste sont généralement en souffrance. Parmi elles, j’ai le sentiment que ce sont les jeunes qui vont le plus mal.

Je vais donc parler d’eux.

D’autant que, lorsqu’il est question d’environnement et de dérèglement climatique, les jeunes sont particulièrement concernés : ce sont eux qui auront à vivre le plus longtemps avec les conséquences des transformations actuelles.

Mais, en réalité, plutôt que de parler seulement d’éco-anxiété, je dirais plus généralement que les jeunes vont mal. Voire très mal pour certains d’entre eux.

Attention toutefois : il est peut-être délicat de généraliser. En tant que psychanalystes, nous recevons par définition des personnes qui ne vont pas très bien. Cela introduit vraisemblablement un biais dans notre perception et pourrait nous conduire à penser que tout le monde va mal.

L’éco-anxiété est peut-être, en ce sens, une sorte de paradigme de l’anxiété en général.

Je dirais que les jeunes sont plus anxieux que leurs aînés.

Ils ne l’expriment pas nécessairement directement. Mais cela peut se manifester de différentes manières : repli sur soi, conduites de mutilation, consommation d’alcool ou de cocaïne, difficultés à savoir ce qu’ils souhaitent faire professionnellement…

Je dirais que je n’envie pas les jeunes d’aujourd’hui.

Pourquoi les jeunes semblent-ils si anxieux ?

Voici quelques-unes des causes que j’ai pu identifier dans ma pratique :

  • L’isolement affectif, notamment en lien avec l’usage des réseaux sociaux ;
  • L’indécision professionnelle, nourrie par une attente de performance exprimée de manière diffuse mais insistante par la société ;
  • La surstimulation opérée par certains parents dans l’enfance ;
  • Un climat général anxiogène : dérèglement climatique, guerres, incertitudes politiques, communautarisme, intrusion de l’intelligence artificielle dans nos vies et basculement anthropologique qu’elle peut induire, culte de la performance, monde de l’entreprise qui ne paraît pas toujours très engageant, incertitudes concernant les retraites, individualisme, culte de la jouissance…

À cela, j’ajouterais un phénomène qui m’interpelle chez mes patients en général, et chez les plus jeunes en particulier : une consommation parfois importante de médicaments, qui semble souvent vécue comme quelque chose de banal.

Je suis parfois surpris de constater à quel point des anxiolytiques ou des antidépresseurs peuvent être rapidement prescrits.

Je pense ici à quelques patients.

Mathilde : sa psychiatre lui dit : « Vous êtes borderline. » Après dix minutes de consultation, elle lui prescrit un antidépresseur.

Léopold : il effectue régulièrement des séjours en hôpital psychiatrique et prend des antidépresseurs. Je suis parvenu à lui faire admettre qu’ils ne devaient constituer qu’une « béquille ».

Charles : son fils prend un traitement pour contenir son hyperactivité. Il supporte mal que son entourage lui dise que cette prise de médicaments n’est peut-être pas aussi normale qu’on voudrait le penser.

Léo : il prend des somnifères et du Lexomil depuis quinze ans pour dormir. « Par habitude », dit-il.

Jade : elle prend un antidépresseur. Elle souhaite diminuer les doses mais, pour l’instant, elle n’y parvient pas.

Etc.

Avant de médicamenter, écouter

Cela pose question.

Je vais peut-être faire hurler et ne pas me faire que des amis, mais il me semble que la première chose à faire est d’écouter les patients avant de les médicamenter.

Je sais que je peux donner l’impression de prêcher pour ma paroisse, puisque la première vertu fondamentale de la psychanalyse est précisément de placer l’écoute du patient au centre de sa pratique.

Mais c’est justement cette écoute qui me paraît essentielle.

L’anxiété — pour élargir la réflexion et ne pas rester uniquement sur la question de l’éco-anxiété — est un symptôme de notre époque.

Le monde est anxiogène.

Toutes les générations en subissent les conséquences. Mais les jeunes sont vraisemblablement plus vulnérables, parce qu’ils doivent construire leur avenir dans un monde dont les repères ont profondément changé.

Les jeunes ont-ils toujours été « pires » que leurs aînés ?

Vous pourriez me répondre que, de tout temps, certains jeunes allaient mal et qu’ils ont toujours trouvé, pour la majorité d’entre eux, les ressources nécessaires pour devenir des adultes équilibrés et heureux.

Nous pouvons ainsi relativiser et sourire des propos de Platon qui, déjà il y a environ 2 500 ans, s’inquiétait de la manière dont les jeunes se comportaient.

Il faut toutefois être précis : la célèbre formule selon laquelle « les enfants sont maintenant des tyrans » et ne respectent plus leurs parents n’est pas une citation authentifiée de Platon ou de Socrate. En revanche, dans La République, Platon décrit bien, au livre VIII, une société dans laquelle l’ordre entre les générations se trouve bouleversé : les jeunes rivalisent avec leurs aînés, les parents craignent leurs enfants et les enseignants doivent composer avec des élèves qui ne leur prêtent plus attention.

Il y a donc déjà, chez Platon, cette idée familière selon laquelle une génération plus âgée regarde avec inquiétude les comportements de la génération qui lui succède.

De ce point de vue, nous pouvons effectivement sourire : les adultes se sont sans doute toujours demandé ce qui arrivait à la jeunesse.

Mais je pense toutefois que quelque chose de plus profond est aujourd’hui à l’œuvre.

Un basculement anthropologique

Je pense que nous vivons une période de basculement anthropologique.

Ce qui a organisé les sociétés pendant des millénaires est en train de changer.

Pendant très longtemps, une certaine verticalité structurait l’univers psychique des individus. Ils devaient s’inscrire dans un ordre induit par Dieu, le souverain, la famille ou une organisation patriarcale. L’individu était largement assujetti au collectif.

Nous ne pouvons évidemment pas avoir trop de regrets pour ces époques. Cette organisation imposait aussi un fort renoncement pulsionnel.

Freud l’a très bien expliqué dans Malaise dans la civilisation.

Afin de parvenir à vivre ensemble, les individus devaient renoncer à une partie de leur pulsionnalité. Sans ce renoncement, la vie collective aurait été menacée par les conflits et les violences.

Freud montre ainsi que le malaise et les névroses sont, en partie, le prix à payer de la civilisation et de la vie en société.

De la frustration au culte de la performance

Aujourd’hui, en l’espace d’un temps extrêmement court à l’échelle d’une civilisation, nous sommes passés d’une époque qui nous obligeait à composer avec la frustration et l’inhibition à une autre qui nous incite au contraire à nous dépasser, à nous accomplir et à rechercher des stimulations toujours nouvelles.

Les idéaux qui structuraient nos sociétés ont profondément changé.

Autrefois, le collectif nous tenait.

Il était fondamental d’avoir le sens du collectif, du devoir, de se soucier de sa famille avant soi.

Désormais, le narcissisme et le culte de la réussite semblent être devenus prépondérants.

Il faut réussir.

Il faut s’accomplir.

Il faut être performant.

Il faut profiter.

Il faut vivre pleinement.

Et il faut presque constamment montrer que l’on va bien.

Face à ce qui peut être vécu comme un profond sentiment de vide, il n’est alors peut-être pas étonnant que de nouvelles formes de souffrance psychique apparaissent.

L’éco-anxiété pourrait ainsi être comprise comme l’une des expressions de cette anxiété contemporaine.

La menace climatique est réelle, mais elle vient aussi rencontrer quelque chose qui lui préexiste : une difficulté plus générale à se représenter l’avenir et à trouver une place dans un monde devenu particulièrement incertain.

Alors, que faire face à l’éco-anxiété ?

Je ne dirais pas qu’il faut recréer de l’autorité, comme le pensent certains psychanalystes qui déplorent la « chute du père ».

Nous ne reviendrons pas en arrière.

Il me semble plutôt que nous pourrions espérer un monde qui ne se vouerait pas avec autant de frénésie au culte de la performance.

Un monde qui saurait aussi renouer un peu avec l’environnement.

Drôle de formule, d’ailleurs, car elle suppose que la nature serait une sorte de décor dans lequel nous évoluerions et avec lequel nous ne serions pas en interaction.

À la vérité, nous sommes en osmose avec la nature et avec notre environnement terrestre.

Il suffirait peut-être déjà de simplement en prendre conscience pour que les choses aillent un peu mieux.

Et puis, surtout, il faudrait reconstruire des liens sociaux humains qui ne soient pas médiatisés en permanence par les réseaux sociaux.

Car derrière la question de l’éco-anxiété, il y a peut-être une question plus vaste : dans quel monde voulons-nous faire grandir nos enfants ?

Il y a urgence.

Car nos enfants ne vont pas bien.